Migration irrégulière : « Je culpabilise nous qui sommes ici, la diaspora. »

La migration irrégulière constitue aujourd’hui un phénomène sociétal non-négligeable et qui inquiète dit-on toutes les institutions internationales. Mais à côté, les techniques utilisées par les structures œuvrant dans la sensibilisation sont toujours en déphasage avec la réalité du terrain. Chaque jour dans la capitale guinéenne, elles organisent des rencontres qualifiées « de haut niveau » pour discuter de cette fameuse migration irrégulière. Mon unique inquiétude, est-ce que les vraies questions sont posées surtout celles qui fâchent ?

Selon les données de demande d’asile de 2018 publiées par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) , la République de Guinée est  tristement classée quatrième avec 6 621 demandes d’asile.

Lors d’un séjour parisien, notre villageois 2.0, Sally Bilaly Sow en a profité pour échanger avec le blogueur et cyberactiviste Ibrahima Khalil Diakité, chargé de la communication digitale externe et interne de l’Association des Blogueurs de Guinée (Ablogui), autour de ce phénomène migratoire qui, malgré les prétendues « sensibilisations », reste d’actualité.

Quel constat faites-vous de l’immigration clandestine ou migration irrégulière  et comment observez-vous l’arrivée de nos frères en Europe ?

Je pense que l’Eldorado que nos frères viennent chercher ici, n’existe pas ici. L’Eldorado existe bien sûr partout. Ton eldorado, c’est chez toi. Mais l’Eldorado que nos frères viennent chercher en Europe ici, déjà, ils ne le trouvent pas. Par exemple, si quelqu’un quitte l’Afrique, il dit qu’il veut venir en France. Arrivée en France, il se rend compte que ce qu’on l’a raconté n’est pas vrai et ne trouve pas ça ici. La réalité est différente de ce qu’on lui a dit.

Je pense que l’Eldorado que nos frères viennent chercher ici, n’existe pas ici Cliquez pour tweeter

Du coup, il veut aller en Angleterre. Une fois en Angleterre, ce sont toujours les mêmes illusions. Donc on court derrière l’Eldorado qui n’existe pas. Je crois que ce n’est qu’un mirage. Tu ne peux pas avoir l’Eldorado quelque part où tu es traité comme un sous-homme. C’est une réalité ! Ça choque mais c’est une réalité. Nos frères, qui viennent ici, ne sont pas vus comme des êtres normaux, sont vus comme des sous-hommes. Donc tu ne peux pas avoir l’eldorado quelque part ou tu es traité déjà comme un sous-homme.

 Tu ne peux pas avoir l’Eldorado quelque part où tu es traité comme un sous-homme. C’est une réalité ! Ça choque mais c’est une réalité. Cliquez pour tweeter

Est-ce que les images distillées sur les réseaux sociaux ne jouent-elles pas le rôle d’amplificateur ?

Les images jouent aujourd’hui beaucoup sur l’immigration clandestine. Parce qu’aujourd’hui, la télé et l’internet attirent les Africains en Europe. C’est une question de mentalité d’abord, il y a des questions économiques évidemment. Quand c’est économique, c’est politique. Coté mentalité, nous consommons les images d’une certaine façon, on devient crédule. On croit à tout ce qu’on voit. Et moi, je culpabilise nous qui sommes ici, la diaspora. Parce que c’est nous qui vendons cette illusion, c’est nous manipulons la vérité sur les réseaux sociaux.

C’est très rare de voir quelqu’un se prendre en photo dans sa chambre. Parce que sa chambre, il ne peut pas. Quand il se prend en photo dans sa chambre, les gens vont se décourager. Au fait lui, il cherche une cote en Afrique sans s’en rendre compte qu’il attire des frères en Europe. Donc ces images, pour revenir à l’image, l’image attire aujourd’hui. L’image amplifie l’immigration clandestine et la diaspora en est bien coupable.

Est-ce que la diaspora participe à la sensibilisation que nous voyons parfois sur les réseaux sociaux ?

Je vois beaucoup d’activistes qui œuvrent dans ce sens et qui veulent dissuader les gens. Mais bon, pas dissuader, mais qui veulent sensibiliser les gens et qui veulent montrer la vérité. Par exemple, si vous et moi, on part tout de suite à Barbés ou à Châteauroux, ce n’est pas diffèrent de l’Afrique. Donc l’image de là-bas, la plupart du temps ce n’est pas ce qu’on met sur les réseaux sociaux.

Les images qu’on met sur les réseaux sociaux, ce sont les images dernières moi. Maintenant pour revenir à la campagne de sensibilisation, ce n’est pas quelque chose de facile. On est en quelque sorte mal placé pour le faire. J’ai déjà fait un ou deux directs sur Facebook, la question qui revient pour tous ceux qui le font, c’est pourquoi vous vous êtes là-bas et vous nous dites de ne pas partir. Pourquoi vous êtes là-bas ?

Donc, en quelque sorte, on nous met dans une mauvaise position, c’est-à-dire qu’on est mal placés pour faire ces genres de sensibilisation puis que nous, on est là et pourquoi on ne se retourne pas ? De ne pas dire aux gens ne pas venir chercher « le bonheur » pourtant nous, on y vit.

Donc c’est difficile de dissuader les gens de ne pas venir là où toi, tu vis depuis quelques années. Donc ce qu’ils doivent comprendre, ceux qui se trouvent ici, moi, nous, ce n’est pas parce qu’ils se plaisent ici, qu’on y reste. Mais c’est parce qu’on est là, beaucoup sont là pour quelque chose, pour des objectifs, quand ils finissent, ils vont rentrer.

Beaucoup d’autres sont là aussi, ils ne peuvent pas rentrer maintenant. Donc la question de savoir pourquoi, nous on y vit et qu’on dise aux gens de ne pas venir, c’est ce qui nous met dans une mauvaise position pour faire la sensibilisation.

Mais ce que moi, je veux dire aux gens, c’est d’arrêter de consommer les images et prendre ces images pour la vérité. Ce n’est que des illusions. Tout ce que vous voyez sur les réseaux sociaux, sur la vie des gens et qu’ils prennent en images ou en vidéos comme photo, ils sortent de leurs chambres pour aller dans des bels endroits, dans les jardins comme ici. Ici, tout est joli, ils ont travaillé pour ça. Donc, ce n’est pas parce que le gars ou la fille elle/il vit décemment qu’elle/il a pris cette photo, non. Elle/il ne va pas vous montrer sa vraie vie. Elle/il a juste montré une illusion.

 

Je veux dire aux gens, c’est d’arrêter de consommer les images et prendre ces images pour la vérité. Ce n’est que des illusions Cliquez pour tweeter

Qu’en pensez-vous des arguments de certains demandeurs d’asile ?

Il y a le documentaire qui existe sur YouTube. Ça se nomme pourquoi les Français n’aiment pas les Africains ? Dans ce documentaire, il y a un ou deux jeunes guinéens qui demandent de l’asile. Quels motifs, ils avancent, qu’ils sont persécutés en Guinée par le pouvoir d’Alpha Condé. On peut ne pas être d’accord avec ce qui se passe en Guinée. Tout n’est pas rose en Guinée bien sûr. Mais il faut être sérieux et honnête de fois dans ce qu’on dit. Les gens sont malhonnêtes ici dans leur demande d’asile. On vient mentir. Il n’y a pas que les Guinéens, beaucoup d’Africains, ils viennent mentir sur des problèmes sociaux, d’autres économiques [et] d’autres politiques. De fois, c’est des motifs fallacieux qui n’existent même pas.

Au fait, c’est des parfaits inconnus qui viennent dire qu’ils sont persécutés par le pouvoir politique en Guinée. Donc ce genre de trucs, c’est des mensonges. Les gens viennent demander, je ne sais pas si ceux qui attributs ces asiles ne vérifient pas derrière.

Les gens sont malhonnêtes ici dans leur demande d’asile. Cliquez pour tweeter

 

Et les hommes politiques Africains dans cette affaire d’immigration ?

Les opposants, quand ils viennent ici en Europe dans leur délégation, ils facilitent l’obtention de visa pour certaines personnes qui les donnent de l’argent pour avoir un visa de court séjour. Donc ceux-ci quand ils viennent, dès qu’ils arrivent ici, ils se séparent. Ce n’est plus un militant, il est venu pour ce qu’il a à faire ici.

Donc une fois que le visa est arrivé à terme, c’est monsieur va aller demander de l’asile politique. Qu’il a été persécuté en Guinée. Donc c’est comme que ça se passe. Les opposants, nos hommes politiques y contribuent. Ils amènent des gens ici pour les laisser ici et qui demandent de l’asile pour des faux motifs.

 

Nos hommes politiques y contribuent. Ils amènent des gens ici pour les laisser et qui demandent de l’asile pour des faux motifs. Cliquez pour tweeter

Des enfants ou de jeunes dorment dans les gares tandis que dans leurs pays respectifs, ce n’était pas sûrement pas le cas

Ce qui est drôle ici, ce que tous nos frères sont des enfants. Quand ils y viennent, ils deviennent de mineurs. Même de barbus, ça devient un peu ridicule. Je me rappelle un jour à la pause [à l’Université], il y a quelqu’un qui m’a demandé mon âge. Quand je lui ai dit mon âge, il m’a dit que c’est mon âge de l’Afrique ou bien, c’est mon âge de l’Europe.

Ça veut dire qu’ici, ils savent déjà que nous mentons sur nos âges. Beaucoup sont là aujourd’hui, ’ils disent qu’ils ont 16 ans -18 ans, c’est pour avoir des muettes, des aides. Ça, déjà, il y a une question d’honneur et de dignité.

Il y a des gens qui dorment bien sûr dans les gares. Des enfants comme des vieilles personnes. Allez-y à la Gare du Nord, voyez nos frères, nos sœurs là-bas. Il y a des gens qui font du n’importe quoi ici pour avoir de l’argent. Y en a qui dorment dans les métros. En longueur de journée, ils sortent pour chercher à manger la nuit, ils viennent et se campent dans les gares de métro ou dans les métros. Ce sont ces genres d’images que nous devons montrer. Plutôt que de montrer l’image qui se trouve derrière moi.

Il y a des gens qui dorment bien sûr dans les gares. Des enfants comme des vieilles personnes. Allez-y à la Gare du Nord, voyez nos frères, nos sœurs là-bas Cliquez pour tweeter

L’image que nous devons partager pour dissuader les gens,  ne pas juste venir parler aux gens dire de ne pas venir. C’est aller montrer aux gens ce qui se passe à la gare du Nord, c’est aller montrer ce qui se passe dans les camps au Nord. À Calais ou à Lille.

Votre message

Quand vous allez montrer, les gens dormir dans les gares, les gens dormir par terre, les gens quémandés, les gens qui avaient des boutiques au pays qui dorment dehors ici. Ça parle plus que ce que moi je dis ici.

Découvrez ici la vidéo de l’interview

1 COMMENT

  1. Il faut poser des actes concrets pour arrêter ce fléau de migration irréguilière. En créant des conditions propices à l’émancipation à partir de l’Afrique, telles que: la stabilité, la bonne gouvernance, la justice, ….
    La sensibilisation par des séminaires d’information a peu d’effets car elle est essentiellement verbale.

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